« Maintenant, on vend des disques qu’on ne connaît pas »

Publié le par FO FNAC 91

le travail dans tous ses états.

Disquaire à la FNAC « Maintenant, on vend des disques qu’on ne connaît pas »

L’enquête. Radiographie du métier de disquaire en voie de disparition à la FNAC. Ou comment le groupe PPR transforme ses enseignes en supermarchés de la culture.

L’« agitateur » depuis 1954 supprime des postes en masse depuis 2006. Après la fermeture de la FNAC Italiens, il y a trois ans, le groupe PPR prévoit 400 nouvelles suppressions d’emplois et la fermeture de son enseigne à Bastille. Pour autant, le distributeur n’entend pas renoncer à son image de « vendeur intelligent ». Selon François-Henri Pinault, président du groupe PPR, l’objectif de la restructuration de la FNAC est de créer des « pôles d’excellence ». Argument qui fait bondir les disquaires de la FNAC Bastille. Car leur magasin était déjà, sans en avoir l’appellation, un pôle d’excellence. Et cela depuis vingt ans.

Retour en 1989. La FNAC, qui voulait alors créer un magasin spécialisé en musique à Bastille, débauche des vendeurs passionnés et pointus directement dans les « bouclards ». Ces toutes petites boutiques de disques qui vivaient alors leurs dernières heures de gloire. Gontrand, vendeur au rayon variété internationale, fut l’un d’eux. Aujourd’hui, il dit « ne plus vouloir avoir affaire avec cette entreprise qui ne vise que le fric ». Mais à l’époque, il mourait d’envie d’y bosser. « C’était mon objectif depuis tout petit, raconte-t-il sans rire. C’est en passant du temps là-bas que j’ai fait mon éducation musicale. Les vendeurs avaient les cheveux longs, des looks pas possible sous leur gilet vert, c’était sympa. » En 1989, Gontrand, qui travaillait pour un petit disquaire du Sud parisien, est contacté par le DRH de la FNAC. « C’est minuscule, le monde de la musique. Il avait entendu parler de moi. » Dans les années qui ont suivi, Gontrand a créé à Bastille un rayon qui fait toujours référence dans les forums spécialisés sur le Net. « Des collectionneurs viennent de province pour le voir, ce rayon ! lance-t-il. C’est comme si je faisais de l’épicerie fine dans une grande surface ! » Mais à présent, Gontrand assure qu’il va refuser le reclassement et retourner à ses premières amours, dans une petite échoppe. Car, selon lui, « à la FNAC, la culture cela ne veut plus rien dire ».

Discuter avec les vétérans de la FNAC Bastille, c’est évoquer un temps où les « vendeurs de contenus éditoriaux », comme on les appelle maintenant, étaient encore des disquaires à part entière. « Nous étions à la fois acheteurs et vendeurs », explique Elsa, élue CGT au comité d’entreprise. C’est-à-dire qu’ils négociaient directement avec les représentants des maisons de disques, et effectuaient les commandes eux-mêmes. « À l’époque, on arrangeait son rayon comme on voulait », raconte Nordine, spécialisé dans le hip-hop, qui a quitté la FNAC Bastille en 2006. Il poursuit : « Moi, tous mes points d’écoute, c’étaient des nouveautés et des imports. Je passais du Alicia Keys et du Craig David bien avant qu’ils soient signés sur des majors. On en vendait des wagons ! » Et aujourd’hui ? « Ben, la direction va envoyer 500 Norah Jones à Bastille alors que l’on ne va en vendre que 200, répond Arnaud, spécialisé en jazz. Pareil pour le best of de Diana Krall. » Il faut alors renvoyer le surplus, et prendre en échange d’autres articles que la maison de disques veut placer.

Car, depuis la fin des années 1990, ce qui a sapé la base du travail de disquaire, c’est la centralisation. Aujourd’hui, la grande majorité des achats sont gérés directement par le siège, pour réaliser des économies d’échelle. Les disques sont ensuite dispatchés, emballés et stickés dans les différents magasins. Aujourd’hui, les « acheteurs-vendeurs » ont donc perdu leurs prérogatives et sont devenus des « vendeurs-manutentionnaires ». Cette centralisation pose aussi des problèmes de réactivité. « Je reçois certains disques un mois après qu’ils ont été chroniqués dans Jazzman », déplore Arnaud. « Avant, quand un artiste passait le soir dans Taratata, on téléphonait nous-mêmes à la maison de disques le lendemain matin, et l’album arrivait parfois l’après-midi même. »

Mais l’effet le plus pervers de la centralisation, c’est l’uniformisation de l’offre. Auparavant, les artistes étaient différemment mis en avant d’un magasin à l’autre. Quand un groupe de rock bordelais sortait un album, la FNAC de la rue Sainte-Catherine à Bordeaux en demandait forcément beaucoup plus d’exemplaires que les autres FNAC. Pareil pour un groupe nordiste à la FNAC de Lille. Cette répartition géographique est quasiment finie. En ce moment, dans toutes les FNAC de l’Hexagone, -Caféine, l’album de Christophe Willem, est exposé de la même manière, résultat d’une négociation à l’échelon national entre la centrale d’achat de la FNAC et la maison de disques. « Christophe Willem est vendu pareil dans tous les magasins : un point d’écoute, une demi-tête de gondole et une pub, confirme Xavier Pillu *. Avant, il nous arrivait parfois de rencontrer les artistes. Maintenant, nous ne sommes plus consultés et on finit par ranger dans les rayons des trucs qu’on n’a pas écoutés. Vachement intéressant comme job, hein ? »

Dernier indice de la lente dégradation du métier de disquaire à la FNAC : le nouveau profil des managers. « Avant, c’étaient d’anciens vendeurs qui avaient gravi les échelons en interne, raconte Gontrand, le vétéran de Bastille. Maintenant, la direction recrute de jeunes mecs aux dents longues qui viennent de la grande distribution. Ils n’y connaissent rien, s’en foutent et sont là pour faire du chiffre. » Dans l’opération, la FNAC a en effet perdu en flair artistique ce qu’elle a gagné en efficacité commerciale. « Amy Winehouse, Ayo : au siège, ils n’ont rien vu venir des derniers phénomènes musicaux », tacle Fred, responsable du rayon funk de la FNAC Bastille. Pour Elsa, cégétiste élue au CE, c’est encore plus simple : « Ils n’ont rien à faire dans la culture. On ne vend pas des disques comme on vend du pâté ! »

Mehdi Fikri

Repères :
- 1954. La FNAC (Fédération nationale d’achats des cadres, puis Fédération nationale d’achats) est fondée par deux anciens militants trotskistes, André Essel et Max Théret.
- 1980. Entrée en Bourse.
- 1994. L’enseigne est cédée au groupe PPR.
- 2006. La FNAC Italiens ferme. C’est la fin de la stratégie du groupe qui consistait à occuper à n’importe quel prix le terrain face à Virgin. Virgin n’ayant pas réussi à opposer une réelle concurrence, PPR réduit la voilure.
- 2008. Le groupe PPR a reversé près de 418 millions d’euros à ces actionnaires.
- Aujourd’hui, la FNAC est leader de la distribution de produits culturels et de loisirs en France, Belgique, Suisse, Espagne, Grèce, au Portugal et au Brésil.

« Un programme de conquête commerciale sera déployé dès le premier semestre 2009. Il comporte le lancement de nouvelles activités, le développement de pôles d’excellence pour les rayons stratégiques de l’enseigne (…) ainsi qu’une meilleure adéquation de la présence des équipes de vente à celle des clients. »

Communiqué du groupe PPR au moment de l’annonce du plan social

Cette année, le groupe PPR a lancé

un plan d’économie de 35 millions d’euros. Dans le même temps, François Pinault a investi près de 10 millions d’euros dans la production du film écologiste Home, de Yann Arthus-Bertrand. « Son mécénat relève sans doute un peu

du "greenwashing" (marketing vert) », reconnaît le photographe.

http://www.humanite.fr/2009-06-08_Politique_Disquaire-a-la-FNAC-Maintenant-on-vend-des-disques-qu-on-ne

* élu FORCE OUVRIERE

Publié dans La revue de presse

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